Créer du commun
1 : Ma posture
“Les hommes ne sont pas des objets qui existent comme des chaises ou des tables. S'ils jugent, ou si on leur fait croire que leurs vies sont réduites au rang de simples chaises et de tables, ils se suicident. Je vous présenterai l'ouvrage où j'ai extrait cette citation. C'est un ouvrage sur les raisons de vivre.”
extrait de cours donné par Monsieur N, enseignant-chercheur, septembre 2025
La psychologie telle qu’elle est enseignée actuellement est en tension entre deux impératifs : un impératif scientifique, qui exige de sélectionner ou rejeter les discours sur la base de leur correspondance au réel, et un impératif thérapeutique, qui exige de sélectionner ou rejeter les discours sur la base de leur capacité à faire du bien, à produire du “mieux-être”. Cette tension est particulièrement saillante dans cet échange que j’ai pu avoir avec ce même Monsieur N. :
Lui : Parce que le monisme réductionniste, c'est ça : on est un organisme, un bout de viande, là, et il y a des idées qui sortent… tout est plus ou moins biochimique et prédéterminé… quelle image de l'être humain ! Dans ces conditions, c'est pas étonnant qu'on tombe sur le transhumanisme, le post-humanisme, enfin et puis que les gens dépriment au bout du compte. Qu'ils deviennent violents, agressifs, qu'ils se suicident.
Moi : Est-ce que c'est pas un peu étonnant de rejeter une idée, non pas parce qu'elle est fausse, mais parce qu'elle est triste ?
Lui : Moi ce qui m'a intéressé dans les travaux de Viktor Frankl, c'est que c'est un chercheur qui a créé une thérapie qui s'appelle la logothérapie (...), il a un versant philosophique, qui est l'analyse existentielle. Et donc là, on se retrouve sur une certaine conception de l'être humain. Vous voyez enfin… Tout ce qu'on fait, directement ou indirectement c'est lié à la philosophie, à la politique aussi, c'est pas aussi... les sciences, c'est pas... Je réponds à votre question, là, ou pas ?
Moi : Un peu.
Mon interprétation est que Monsieur N. ne conteste pas ici la validité factuelle du physicalisme : il s'inquiète de ses conséquences existentielles. Pour lui, les sciences doivent être subordonnées à une analyse existentielle capable de porter un projet politique ou moral, sous peine de voir l'humanité s'effondrer devant sa propre vacuité.
Mon intention en écrivant cet article était de ne me soumettre qu’à l’impératif scientifique.
Ce qui ne signifie pas pour autant que je souhaite nier ou laisser de côté les aspects politiques et philosophiques des questions que soulève l’étude des humain·es. Contrairement à ce que laisse entendre Monsieur N., je prétends que l’impératif scientifique peut contribuer à fournir des fondations saines pour un projet de société.
Je ne crois pas que ce soit déjà le cas, ou que cela ait déjà été le cas. Historiquement, il semblerait que les tentatives de faire de la politique “scientifique” se sont généralement soldées par un fiasco (et, bien souvent, par un fascio). Donc je comprends en partie les réticences de Monsieur N. L’article ci-dessous n’est résolument pas un plaidoyer pour davantage de technocratie.
En revanche, j’ai la conviction que la culture scientifique contemporaine contient en son sein un propos sur l’humilité, la curiosité, le dialogue, la remise en question des dogmes, la remise en question de soi, une réflexion sur ses propres limites, sur sa propre subjectivité, autant d’éléments qui trouvent une pertinence hors du champ scientifique, et permettent selon moi de construire du commun. Cet article propose de présenter et d’explorer quelques uns de ces éléments moins connus.
2 : Deux définitions pour une mise en contexte
Si vous entrez dans une bibliothèque universitaire, vous y verrez un découpage spatial bien distinct : un étage pour les sciences physiques, un autre pour les sciences du vivant, un troisième pour les sciences humaines, une pièce pour la Sociologie, une étagère pour l’Histoire du 17ème siècle. Cette organisation de l’espace est la traduction de découpages académiques entre les disciplines universitaires.
Pourtant, on peut se dire que les savoirs dégagés par les chimistes, les entomologues, les astronomes, les anthropologues, les climatologues, ont ceci en commun qu’ils découlent tous de l’observation empirique. Tout le monde regarde l’univers, quoique pas les mêmes endroits, et pas au même niveau de “zoom” (pas avec la même focale). Mais quand plusieurs disciplines regardent au “même endroit” - regardent les humain·es, en l’occurrence - on constate qu’elles ont souvent du mal à s’entendre, et semblent parfois ne pas parler la même langue.
On en trouvera ainsi qui parlent :
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de chromosomes, de protéines et de neurotransmetteurs
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de tissus, d’organes et de systèmes biologiques
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de mémoire, d’émotions et de perception
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d’interactions, de discours et de pratiques
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d’institutions, de normes et de symboles.
C’est dans ce contexte de foisonnement explicatif que nous allons poser deux définitions.
Le déterminisme
Le déterminisme postule que tout événement est le résultat nécessaire de conditions antérieures, articulées entre elles par des lois causales. Pour le dire plus simplement : être déterministe, c’est considérer que les conséquences proviennent des causes. C’est une affirmation portant sur la causalité des choses. Par extension, on dira aussi qu’un système est “déterministe” s’il est soumis à cette mécanique causale.
Remarque : dans un article précédent nous avons vu qu’un tirage à pile ou face est un événement déterministe, mais dont le “comportement” est suffisamment difficile à modéliser pour que l’approche probabiliste devienne un substitut utile.
Le réductionnisme
Ou plutôt les réductionnismes. Ici, il n’est plus question de la manière dont les choses arrivent (causalité), mais de ce qui compose la réalité (ontologie)
Les réductionnismes proposent des manières d’articuler entre eux les différents étages (voire les différentes étagères) de notre bibliothèque universitaire. Le plus souvent, cette articulation se fait autour des sciences physiques; on parle alors de “physicalisme”.
D’une part il existe des réductionnismes dits “émergentistes”, qui postulent les deux choses suivantes : premièrement, que les entités non-physiques[1] s’inscrivent toujours dans des substrats physiques, et deuxièmement que les phénomènes qui se produisent dans la sphère non-physique trouvent une traduction dans leurs substrats (Elpidorou 2018). Par exemple, les émergentistes considèreront que le souvenir ému de mon premier slow, et l’activité électrochimique de mes neurones qui se produit quand j’y repense, c’est la même chose, simplement racontée à des niveaux explicatifs différents. Et puisque c’est la même chose, on doit pouvoir faire dialoguer entre elles la description (non-physique) de ma réminiscence, et la description (physique) de l’activité de mon système nerveux.
D’autre part, nous avons des réductionnismes dits “gourmands” ou greedy, qui consistent à considérer que les sciences physiques sont le seul point de vue pertinent pour appréhender le réel, et qui refusent d'accorder la moindre autonomie explicative aux niveaux “du dessus”. Elpidorou (2018) les appelle les “réductionnismes explicatifs.”
Il s’agit là de deux mouvements presque opposés. Le premier est une posture d’acceptation. Les émergentistes envisagent un foisonnement de “niveaux supérieurs” qui émergent de la matière, et postule que les différents “niveaux” d’explication sont potentiellement compatibles - et qu’il est souhaitable de tisser du lien entre eux. Le second est une posture de refus. Les greedy ignorent volontairement certaines entités conceptuelles (ex., la conscience phénoménale, le “social,” …) qui ne se situent pas au niveau plancher, et envisagent les sciences physiques comme le seul cadre explicatif acceptable.
On comprend alors pourquoi le mot rebute. Si on ne connaît que la version greedy, le réductionnisme s’apparente à une entreprise de colonisation des sciences par la Physique, qui s’accompagne d’une terrible démolition de sens.
3. Pourquoi réductionnisme et déterminisme sont souvent associés
Si vous acceptez que le monde est fait de matière-énergie, et que cette matière suit des lois causales, alors vous êtes déjà sans le savoir sur un toboggan qui mène au déterminisme. Car si le niveau physique est déterministe, et que tous les autres niveaux sont "ancrés" dans le physique, alors on s’attend à ce que la causalité se transmette d'un niveau à l'autre.
En effet, si nous postulons que les différents niveaux d’explication (physique, biologie, sociologie, etc.) forment un continuum, alors il est coûteux de prétendre que la causalité s'arrête brusquement à la frontière d'une discipline. Qu’il s’agisse d’une molécule d’eau dans un nuage, d’un neurone dans la tête d’une fourmi, d’un circuit imprimé dans un ordinateur, d'un schème perceptif qui filtre les souvenirs d’une personne, ou d'une convention sociale qui oriente une interaction[2], il semble plus parcimonieux de considérer que les causes continuent de précéder et produire les effets, quel que soit le niveau de “zoom” auquel on se place.
Donc, qu’il soit émergentiste ou gourmand, le réductionnisme conduit souvent au déterminisme par pur souci de cohérence : si on souhaite que nos modèles de psychologie soient compatibles avec ce qu’on sait de la biologie, on peut difficilement y injecter une “magie” indéterministe qui n'existe pas aux niveaux inférieurs[3].
C’est peut être pour cela que les gens qui - pour une raison ou pour une autre - rejettent l’idée d’un déterminisme chez les humains, auront également tendance à rejeter le projet réductionniste. Tel que je comprends ce rejet, l’idée est alors de rejeter les lois de la causalité classiques (ou au moins de les affaiblir) pour tout ce qui concerne l’étude des humains, afin de laisser de la place à un hypothétique “libre-arbitre” acausal. Un libre-arbitre qui serait tellement “libre” que les directions qu’il prend ne seraient pas les conséquences mécaniques de causes préalables. Un libre-arbitre qui serait son propre point d'origine causale[4].
Car si l’entité qui prend les décisions est, elle aussi, un “simple” réseau de neurones façonné tout au long de notre vie, si cette entité est soumise aux lois et limites qui semblent gouverner tous les autres tissus organiques, s’il ne s’agit en définitive que d’une mécanique (aussi complexe soit elle), quelle marge de manœuvre cela nous laisse-t-il ?
4 : L’argument de l’immuabilité
“Vous avez compris, j'espère, que la façon dont ces différents stades sont vécus va déterminer les bases de la personnalité, de votre personnalité. En quelque sorte, la manière dont vous avez navigué sur cette trajectoire développementale, en fonction de votre histoire, a laissé un mode de fonctionnement. Ça a laissé des traces (...) Donc ça c'est des héritages directs de votre développement. Est-ce qu'on est OK là-dessus ? Ce n'est pas du hasard. Sinon on agirait tous de la même manière à peu près. (...) Mais on ne va pas tomber dans le déterminisme pour autant. C’est OK ça ? Vous n’êtes pas déterministes, sinon à quoi bon venir ici ? ça ne sert à rien de venir étudier, si on croit que tout est déjà déterminé et qu’on ne peut rien changer. Est-ce que c’est bon pour tout le monde ça ?”
extrait de cours donné par Monsieur R, professeur de psychologie clinique, janvier 2024.
“Quand on parle de déterminisme - ou de liberté - en fait c’est de ça dont on parle. Nous on a envie de penser une certaine liberté dans notre travail, parce que c’est ça qui va permettre d’être malléable et de travailler. Si on dit juste “ils sont déterminés,” ba on ne fait rien.”
extrait de cours donné par Monsieur D. professeur de psychologie clinique, mars 2026.
Pour ces deux enseignants-chercheurs, le déterminisme est une impasse thérapeutique. Leur intuition semble être que si une personne est déterminée par son histoire ou sa biologie, alors une prise en soin psychologique n'aurait plus de prise sur elle. C’est oublier qu’un système peut être rigoureusement soumis aux lois de la causalité tout en étant en métamorphose permanente.
Par exemple un smartphone est un système clairement déterministe, au sens où il ne peut rien s’y produire qui échappe aux lois de la physique, et où la connaissance parfaite de son état interne à un instant t peut permettre de modéliser parfaitement - et donc de prédire - comment il réagira à une pression sur l’écran.
Pourtant, personne ne dirait qu'un smartphone est immuable. Son contenu évolue sans cesse : le niveau de batterie baisse ou augmente, des messages partent et arrivent, des applications sont mises à jour, de nouveaux fichiers sont créés. Il semblerait incongru de demander “À quoi bon recevoir un nouveau message sur ton téléphone, puisque c’est une machine déterministe ?”
Et il semble que les humains sont dans une situation similaire. Nous aussi sommes en évolution constante : de nouveaux souvenirs se forment, de nouvelles idées émergent, des savoirs s'acquièrent tandis que d'autres s'effacent.
Ce qui amène à poser une question diamétralement opposée à celle de Monsieur R. : Si l'esprit humain était une entité totalement libre, flottant au-dessus des lois de la causalité, pourquoi un cours aurait-il la moindre prise sur lui ? C’est justement parce que nous sommes déterminé·es, parce que notre cerveau obéit à des règles, que l’enseignement reçu peut imprimer des choses en nous (à l’encre bleue). De nouvelles idées, grilles de lecture, valeurs, qui viennent alors rejoindre la liste de nos déterminants et ainsi participer à reconfigurer nos pensées. Sinon, à quoi bon venir en cours ?
5. L’argument de l’inévitabilité
Un autre argument contre le déterminisme est qu’il dépeint un avenir déjà écrit, inévitable, et donc déprimant, démobilisant, et dépolitisant. C’est pourquoi il me semble important de discuter de ce qu’on entend ici réellement par “inévitable”
(Les lignes qui suivent doivent beaucoup aux travaux de Daniel Dennett, à qui j’emprunte aussi l’exemple suivant)
Imaginons que je voie une brique qui tombe vers ma tête. Les lois de la physique la placent sur une trajectoire dont elle ne peut pas dévier d’elle-même. Le déterminisme considère-t-il que je n’ai aucun moyen d’éviter cette brique ? Évidemment non ! Mon modèle interne de la chute des corps me permet d’estimer rapidement le danger pour mon crâne, et mon système musculo-squelettique, piloté par mes nerfs moteurs, me permet de déplacer ledit crâne. Le futur où la brique me percute n’est pas inévitable.
Reconnaître cela ne revient pas à nier que l’évitement lui-même a une cause, ni que mes os, mes muscles, et mes nerfs obéissent à des lois. Tout cela est compatible. Il n’est peut-être pas absolument libre, mais il y a bien un “arbitre” là-dedans.
L’arbitre reste capable d’envisager des futurs (qui lui semblent) possibles, il reste capable d’avoir des préférences vis-à-vis de ces futurs hypothétiques, et il peut dans certains cas mettre en place des actions qui visent à éviter certains d’entre eux.
Dans cette approche, “être libre” n'est plus synonyme d’indétermination. La liberté devient le fait d’être déterminé par nos propres raisons, nos réflexions et nos valeurs, plutôt que par des contraintes externes ou des impulsions immédiates. C’est pourquoi je crois que, s’il est correctement compris, le déterminisme n’est pas une prison. Au contraire : il nous donne des clés ! Comprendre les mécanismes, cela permet à notre arbitre interne de mieux prévoir les futurs hypothétiques, et chaque déterminant identifié fournit un axe d’action supplémentaire si on souhaite éviter tel ou tel scénario.
6. L'argument de la tristesse
“Notamment parce qu'un certain nombre de médecins ont une vision moniste matérialiste (...) les médecins sont dans l'analyse du corps, la chimie du corps, la chair. (...) Donc voilà ce que je pense, moi. Le monisme réductionniste n'est pas une bonne façon de penser l'être humain. Ce n'est pas une bonne façon de penser l'être humain. Cette construction fragilise les repères moraux, spirituels et existentiels et ouvre là une voie à une forme de destruction douce dans la société. Perte de sens, déshumanisation, désintégration des liens, l'isolement social (...). La société devient fonctionnelle mais vide, efficace mais désorientée, technologiquement avancée mais humainement appauvrie”
extrait de cours donné par Monsieur N., professeur de psychologie sociale, septembre 2025
L’association que propose Monsieur N. entre réductionnisme et vision négative du monde n’est pas un cas isolé dans la recherche en psychologie, au point que le mot “réductionnisme” est parfois utilisé de manière interchangeable avec des termes comme “nihilisme” et “pessimisme” (Tognacci, 2021 par exemple, tombe à pieds joints là-dedans)
Il s’agit d’après moi d’une erreur de catégorie fondamentale.
Le pessimisme et le nihilisme sont des postures prescriptives : elles nous disent quel sens donner aux choses, et quels jugements de valeur associer aux choses ; alors que le réductionnisme et le déterminisme sont des postures descriptives : elles nous disent quelles sont les choses qui existent, et comment elles fonctionnent.
Cette distinction évoque le problème connu en philosophie sous le nom de Guillotine de Hume (ou le problème du is-ought), formulé par David Hume dans son Traité de la nature humaine. Il y souligne qu’il existe un gouffre logique infranchissable entre le “est” (is) et le “doit” (ought). Ce n’est pas parce que je parviens à décrire parfaitement ce qu'est un être humain (ou quoi que ce soit d’autre), que j'ai dit quoi que ce soit sur la manière dont on doit le traiter, ou sur la valeur qu'il doit avoir à nos yeux.
De la même manière, le fait que nos comportements soient le produit de causes antérieures ne “vide” pas ces comportements de leur sens ou de leur importance éthique. La description du mécanisme des choses est muette sur la valeur des choses.
Prétendre que le réductionnisme mène nécessairement au nihilisme est donc un sophisme. C'est faire croire que la valeur d'une chose dépend de son opacité : comme s'il fallait que nous soyons des boîtes noires indéterministes pour avoir de la dignité.
Précisons à ce sujet que reconnaître une réalité unique est parfaitement compatible avec une immense diversité de perception de cette réalité, car la connaissance que nous pouvons avoir de cette réalité est toujours médiate[5].
Allons un peu plus loin que le poncif habituel : nos perceptions ne sont pas la réalité, mais ce sont ses reflets déformés, passés au prisme de nos sens, de nos ressources attentionnelles, de nos attentes, de notre entendement, et de notre capacité à “garder ces reflets à l’esprit”. Nous avons besoin de faire l’hypothèse d’une réalité, pour expliquer ce qui cause nos perceptions. Quand bien même la totalité de nos perceptions seraient des illusions, on aurait quand même envie de nommer “réalité” le phénomène qui provoquerait ces perceptions illusoires chez nous.
Notons aussi qu’une réalité commune s'accommode aussi très bien d’un dissensus autour des jugements de valeur. Puisque ce qui est ne dit rien sur ce qui doit être, alors ce qui est n’interdit aucun système de préférences. Les sciences doivent avoir l’humilité de se restreindre à une posture de relativisme moral : ce ne sont pas elles qui trancheront nos questions morales, éthiques, esthétiques, politiques. Les sciences ne sont pas notre compas spirituel, comme le souligne monsieur N, et je prétends qu’elles ne peuvent pas l’être ; ce serait un contresens terrible de les tordre pour les contraindre à apporter des réponses sur ces questions : elles ne sont pas outillées pour le prescriptif.
7. Travailler et vivre ensemble
Tout se passe comme si rejeter le réductionnisme revenait à adopter une posture anti-scientifique - ou a minima une posture qui va à contre-courant du reste des disciplines universitaires. L’état actuel du consensus scientifique tend fortement vers le physicalisme (Behrend, 2021), et il en va de même - quoique dans une moindre mesure - pour le consensus philosophique (Ibid.)
En poussant un peu, on pourrait même considérer que rejeter le réductionnisme revient à adopter une posture anti-épistémique : si chaque discipline produit sa propre vérité incommensurable aux autres, nous ne sommes plus des chercheurs discutant d'un monde commun, mais des poètes solitaires déclamant dans des pièces séparées.
Nous l'avons vu, le rejet du réductionnisme contient un aspect prescriptif (ie : une dimension politique et/ou éthique et/ou esthétique, c'est-à-dire liée à des valeurs). Je souhaite moi aussi aborder cet aspect de la question, et cela me conduit à m'extraire un instant de l'impératif scientifique :
Je trouve cela tellement triste d’abandonner l’idée d’une réalité partagée !
Pour nous citoyen·es, le postulat d’une réalité commune n’est pas la fin de la conversation, c’est son point de départ. A l’inverse, ramener l’existence d’un dérèglement climatique au rang de simple opinion, en refusant de tenir compte du fait que le climato-déni transgresse le principe de compatibilité des “niveaux de savoir”, cela revient à empêcher toute discussion collective pour nous préparer à ses conséquences.
C’est pourquoi je prétends que ce cadre formé par le relativisme moral et le réductionnisme émergentiste peut fonctionner en dehors du champ scientifique, et constitue aussi un terreau fertile pour cultiver une société en bonne santé :
Plutôt que de forcer un unisson en prétendant apporter des réponses objectives aux questions d’éthique et d’esthétique, le relativisme permet de les reconnaître pour ce qu’elles sont : des questions de jugement de valeur, intrinsèquement subjectives et liées aux préférences individuelles et collectives. Arbitrer le dissensus dans une société, cela revient alors à rechercher les équilibres et les harmonies entre des intérêts et des préférences qui s’opposent. Cela revient aussi à renoncer à la fable selon laquelle les intuitions morales d’un camp sont des lois universelles.
Et au lieu de forcer un unisson en proclamant la suprématie d’un point de vue sur les autres, le réductionnisme émergentiste permet d’accueillir et de mettre en harmonie une multiplicité de regards et de récits, au sein d’une réalité partagée.
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Behrend, S. (2021), «Physicalisme (GP)», dans Kristanek, M. (dir.), l'Encyclopédie philosophique, consulté le 07/11/2025, https://encyclo-philo.fr/
Elpidorou, A. (2018). Introduction: the character of physicalism. Topoi, 37(3), 435-455.
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[1] Par “entités non-physiques” on entend ici les entités qui ne se trouvent pas dans les modèles de Physique, et qui se trouvent dans le monde. Elpidorou 2018 donne comme exemples : des bureaux, des pensées, des démocraties.
[2] Remarquons par ailleurs que, au même titre que la goutte d’eau n’explique pas à elle seule le fonctionnement du nuage, la convention sociale n’explique pas à elle seule l’interaction.
[3] Et qui ne semble d’ailleurs pas non plus exister au niveau supérieur, celui des sciences sociales, qui proposent a minima une lecture déterministe “faible” : les déterminants sociaux fixent une probabilité d’apparition de tel ou tel phénomène.
[4] Une objection fréquente invoque l'indéterminisme de la physique quantique pour sauver une forme de liberté. Pourtant, même à supposer qu'un aléa fondamental existe au niveau des particules, le hasard n'est pas la liberté. Qu'un événement dans mon cerveau soit déterminé par une cause antérieure ou par un tirage aléatoire quantique, dans les deux cas, il n'est de toute façon pas "choisi" par un "je" souverain. Le déterminisme effectif (ou un déterminisme "bruité" par du hasard si on pense que ces petites fluctuations ont un impact à l’échelle macro) reste donc le cadre opérationnel pertinent.
[5] Par opposition à “immédiate” (à l’exception de certains cas particulier tels que la perception de la douleur, où la sensation et le “phénomène à ressentir” sont confondus.)
Posté le 09/06/2026