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Invitations

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Le morceau ci-dessus a été composé par Shub Niblette, allez voir ce qu'il fait, c'est bien !

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Le texte ci-dessous est issu d'une collaboration avec J. PILON, géronto-psychologue.

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QUAND DES SOCIOLOGUES PARLENT DE COGNITION

Points de convergence et de divergence avec des concepts de psychologie

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Résumé

 

Quand des sociologues parlent de cognition, il leur arrive de mobiliser des concepts présentant de fortes ressemblances avec des objets conceptuels du champ de la psychologie. Cet article esquisse quelques heuristiques de la pensée sociologique telle qu’enseignée dans une UFR française, puis s’intéresse à certains concepts liés à la cognition qui semblent trancher avec le modèle principal. Les auteurices en examinent quatre et les comparent à leurs contreparties psychologiques. Ces quatre exemples ont été sélectionnés pour illustrer différents cas de figure : celui d’un concept qui a voyagé à travers plusieurs disciplines, un autre effectivement issu des sciences humaines, un cas ambigu où la ressemblance n’est peut-être qu’une apparence trompeuse, et un dernier concept se trouvant au fondement même de la pensée sociologique de cette UFR.

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Introduction

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Les sociologues sont parfois amenés à parler de cognition ; que ce soit pour transmettre les spécificités du raisonnement sociologique aux étudiants, ou pour parler des manières de penser le monde de leurs enquêtés, les enseignantes et enseignants d’une unité de formation et de recherche en sociologie (désignée par la suite par le sigle UFR) mettent la cognition en mots et en concepts. Il arrive alors, ce faisant, qu’ils s’aventurent à l’intersection de modèles explicatifs sociologiques et psychologiques. Un examen des objets conceptuels mobilisés dans les contenus d’enseignement sociologiques montre une porosité inattendue entre les deux champs. À l’image de la dualité des modèles qu’elle aborde, cette contribution est issue de la coopération entre une psychologue et un sociologue.

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Nous mobiliserons ici comme matériau empirique des contenus d’enseignement transmis aux étudiants de M2 : des concepts, des thèses, des modèles de sociologie abordés en cours. Ces objets sociologiques seront ici abordés sans explorer la légitimité qui leur est accordée dans le reste du monde académique. Ils figurent dans ce propos en tant qu'outils présentés aux apprenants sociologues depuis une position d'autorité : celle du professeur. 
 

Nous nous appuierons également sur un corpus de textes provenant principalement de branches interdisciplinaires de la psychologie, à savoir la neuropsychologie et la psychologie sociale. Nous ferons aussi appel à quelques travaux de psychologie du développement, lorsque nous aborderons la question de l’inné. Notre propos s’articulera ainsi autour de la notion de biais cognitif, issue de la psychologie sociale. L’aspect qui nous intéresse ici n’est pas la dimension fallacieuse des biais cognitifs (Bronner, 2007), dont l’analyse épistémologique et ontologique sort largement du cadre de notre étude. 

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Certains de ces biais cognitifs sont considérés comme des invariants innés par les sciences cognitives (Bering, 2006, Cosmides et al., 1994, Sperber et al, 1995, Fodor, 1983, Leslie et al., 1992, tous cités par Kaufmann et Cordonnier, 2011). De nombreux chercheurs attribuent cette invariance apparente au fait que notre cerveau serait « par nature » limité dans ses capacités à « prendre en compte et traiter toutes les informations potentiellement disponibles » (Ajzen et al, 1983, cités par Bronner, 2007 ; Dunbar, 1998). Il emprunterait donc des « raccourcis », afin d’économiser de la puissance de calcul. 

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D’autres proposent - sans que cela soit nécessairement mutuellement exclusif avec la thèse des limites - que ces motifs cognitifs peuvent être rattachés à une sélection évolutive des substrats de la pensée au cours de l’histoire de l’espèce (Kaufmann et Cordonnier, 2011). Ces cadres théoriques supposent que le cerveau humain, que ce soit par ses limites ou par une architecture innée, est muni « nativement » de propriétés qui orientent les manières de percevoir et de penser. En cela, ils relèvent d’une forme de naturalisme, qui les exclut potentiellement des raisonnements sociologiques les plus orthodoxes. 

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Qu'on adhère ou non aux thèses susmentionnées, cependant, tout raisonnement sociologique repose - de manière plus ou moins explicite - sur une théorie de l'esprit (Kaufman et Clément, 2011). Nous commencerons donc par tracer le contour de la théorie de l’esprit dominante mobilisée dans les cours de cette UFR. Puis nous verrons au travers de quatre exemples que certaines modalités selon lesquelles la sociologie y est enseignée présentent des ressemblances avec des objets et concepts psychologiques issus de la théorie des biais cognitifs. Certaines transparaissent dans la manière dont la posture sociologique est transmise aux étudiants, d'autres émergent de résultats de recherche présentés en cours.

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S’agit-il de ressemblances uniquement superficielles entre des concepts fondamentalement différents ? S’il s’avère que les objets sont similaires, s’agit-il d’emprunts ? De réinventions ? Ou bien y a-t-il dans la théorie de l’esprit des sociologues des hypothèses cachées qui suggèrent l’existence d’invariants cognitifs, possiblement innés ?

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On pourrait s’étonner de ces similitudes de la posture sociologique avec des approches davantage psychologiques, surtout quand on connaît les tensions académiques et épistémologiques qui existent entre les sciences cognitives et les sciences sociales (Ogien, 2011 ; Giry, 2019). Nous verrons ainsi enfin comment les personnels enseignants incorporent ces pseudo-biais cognitifs - rarement désignés comme tels - à leur modèle dominant, et comment ils évitent que ces ajouts ne viennent en contredire les fondements épistémiques.

 

 

1.      Le modèle du ‘tout social’

 

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« C’est comme nous le social, c’est comme le mot social chez…on pourrait presque dire ça. Que l’idée de norme chez les juristes, c’est à peu près l’équivalent du social chez les sociologues. On le sait tous, qu’on bosse sur du social quand on est sociologue. Donc on a des concepts plus fins que ‘social’, de la même façon que les juristes ont des concepts juridiques plus fins que ‘norme’. »

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Encadré 1 : extrait du Séminaire général du 24 avril 2019

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L’approche des sociologues de l’UFR envisage que les contenus et dispositions de l’esprit humain sont d’abord et avant tout les conséquences des contenus et dispositions de son environnement social. S’ils ne nient généralement pas l’existence d’une corrélation entre génotypes et phénotypes, il semble que le pouvoir expliquant de la biologie ne doive pas aller plus loin. Tout se passe comme si les personnels enseignants considèrent que le rôle de l’inné sur les dispositions individuelles est, sinon inexistant, a minima négligeable en première approximation.

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Ainsi, ce directeur de mémoire répète-t-il à son étudiant la maxime de Durkheim : « Il faut que tu expliques le social par le social ». C’est cette approche que nous désignerons dans cette contribution par le terme modèle du ‘tout social’. Cette position épistémique se traduit par l’emploi dans le discours sociologique d’une multitude de concepts relatifs aux manières pour un individu d’être façonné par tel ou tel segment de son environnement social. Nous en avons retenu quatre à titre d’illustration : les notions de culture professionnelle, de schème, de neutralité axiologique, et d’habitus.

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« Une autre idée aussi que vous pouvez garder c’est l’idée de générations. Ça, il y a beaucoup d’approches générationnelles des professions, où (…) si vous faites l’histoire du recrutement, vous voyez qu’il y a des périodes où il y a un fort recrutement, et vous voyez des rythmes d’entrée dans la profession qui sont assez – à un moment donné de l’histoire il y a eu une grande vague de recrutements, et souvent les conditions de recrutement dessinent des générations de professionnels différents. (…) Les conditions d’entrée dans la profession vont forger des professionnels avec un état d’esprit, des manières de voir le métier particuliers. (…) Ce processus d’apprentissage du métier, par exemple si on le fait à une époque où il y a beaucoup de grèves étudiantes, ou alors des événements très marquants, ça forge une mentalité de professionnels qui va différencier les générations entre elles. Et parfois dans un milieu professionnel, c’est ce qui explique certaines variations des attitudes. »

 

Encadré 2.1 : extrait du cours de Notion de Culture en Sciences sociales du 4 décembre 2018, sur la notion de culture professionnelle

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On peut remarquer dans cet extrait les deux itérations de la métaphore de la forge, et celle du dessin – homogènes avec l’idée que les esprits des individus sont construits par leur environnement. Le segment de cette construction dont il est question ici concerne l’état d’esprit, les manières de voir, et les attitudes des individus vis-à-vis de leur activité professionnelle. Ces aspects sont potentiellement durablement marqués (« forgés ») par les spécificités de la période précédant l’entrée dans le métier. Mais les exemples d’action du social sur les esprits ne se limitent pas à la vie professionnelle. Ils se déclinent potentiellement dans tous les contextes, comme l’illustre l’extrait suivant.

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 « Les schèmes de perception ils affectent tout le monde. Moi j’ai des schèmes de perception, tout le monde a des schèmes de perception. On perçoit le monde à travers des filtres spécifiques qui sont liés à ses socialisations successives, les espaces sociaux qu’on a fréquentés. On a tous des schèmes de lecture.

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Mais on a aussi, en tant que sociologue, on a accès à des schèmes interprétatifs qui dépassent, enfin qui sont différents des schèmes spontanés de lecture du monde social. (…)Dès lors que vous avez été formé un petit peu longtemps à la sociologie, vous ne pouvez plus être un indigène de rien du tout. C’est fini. C’est mort. C’est foutu. Parce que toutes vos pratiques, toutes vos manières de voir, de percevoir, vont être ordonnées, guidées par notre propre mode sociologique de voir le monde. Donc on est foutus. Sociologue un jour, sociologue toujours. »

 

Encadré 2.2 : extrait du Séminaire général du 03 avril 2019, à propos de la théorie des schèmes.

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La manière de cadrer cette notion de schème de perception implique ici que la capacité à saisir ce qui nous entoure relève elle aussi de l’acquis. La métaphore des filtres est directement associée à l’idée de formations et transformations successives provoquées par l’environnement (« espaces sociaux »), et nous retrouvons ici la durabilité dans le temps évoquée au sujet de la culture professionnelle. Viennent s’ajouter ici le fait que ces schèmes concernent « tout le monde », et qu’ils affectent à la fois les perceptions mais aussi les interprétations qui en découlent, ainsi que les pratiques.

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« Essayer de réfléchir en termes de cohérence des individus, cohérence des logiques de pensée (…) ça aussi ça va aller dans le sens d’une neutralité : accorder aux gens une rationalité qui est propre et essayer de chercher à la comprendre, c’est-à-dire pas tout de suite penser qu’il y a des gens qui sont rationnels et d’autres qui ne le sont pas. Penser qu’il y a plusieurs formes de rationalité ; c’est pas forcément celle que vous auriez eue. Alors si je reprends votre exemple : les filles qui vont regarder les autres filles qui sont sur Instagram et qui montrent les exercices qu’elles font. Alors on peut se dire (…) ça n’a aucun intérêt, elles sont idiotes. Mais en fait, là c’est un pur jugement de valeur, pur jugement de classe. Mais ce qui est intéressant pour le sociologue c’est de considérer que non qu’est-ce qui fait qu’elles y vont ? Qu’est-ce qu’elles vont y trouver ? C’est pas qu’elles sont bêtes, c’est qu’il y a des choses qui font que elles y retrouvent un système valeurs qui est en cohérence avec le leur, un système de normes aussi qui va être en cohérence avec le leur. »

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Encadré 2.3 : extrait de l’Atelier d’écriture du 24 octobre 2018, sur la notion de neutralité axiologique

 

La neutralité axiologique ne décrit pas, contrairement aux autres concepts de cette liste, une manière spécifique par laquelle le social agit sur les individus. Il s’agit toutefois d’un principe méthodologique partant du constat que les jugements de valeurs, éthiques ou esthétiques, sont des constructions acquises. Dans cet extrait la professeure relie ainsi classe sociale, système de valeurs, et pratiques. Elle insiste également sur la cohérence des empreintes du social ainsi formées, cohérence qui – si elle n’est pas toujours immédiatement apparente aux yeux du chercheur – nécessite que ce dernier sache se défaire temporairement de ses propres jugements de valeurs.

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 « Pour parler comme Bourdieu, (…) dans le cas d’une immersion ethnographique classique, celle qu’on apprend dans les manuels, c’est l’habitus sociologique qui a précédé l’acquisition d’un habitus indigène. (…) Wacquant[1], bah il était déjà sociologue lorsqu’il va, lorsqu’il se met dans la peau d’un boxeur américain. Il est déjà façonné, pétri par les catégories sociologiques d’analyses. Son habitus de sociologue est déjà fait, est déjà façonné. Ce n’est qu’après avoir été façonné en tant que sociologue qu’il va se former aux dispositions, aux catégories de perception indigènes des boxeurs du gym dans lequel il conduit ses observations. »

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Encadré 2.4 : extrait du Séminaire général du 05 juin 2019, à propos des notions d’habitus et d’expérience indigène.

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Ce dernier extrait reprend le lien tissé dans les extraits précédents entre le milieu où évoluent les individus et leurs perceptions, analyses, et dispositions. On y retrouve également des métaphores allant dans le même sens que celles que relevées précédemment, tournant autour de l’idée de ‘donner forme’ : pétrir, façonner, former, être fait, qui renforcent encore le tableau d’individualités entièrement causées par leurs environnements respectifs. Enfin, le professeur fait écho à l’idée du deuxième extrait selon laquelle les « formes » prises dans le passé rendent les esprits plus ou moins façonnables dans le présent.

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Synthétisons ce qui ressort de cette liste, qui n’a évidemment aucune prétention à l’exhaustivité. Nous voyons que le modèle du ‘tout social’ envisage que la capacité à percevoir ce qui nous entoure et à l’analyser relève de l’acquis. Que les systèmes de préférences, de normes et de valeurs, qui permettent de constituer des jugements sur ce qui nous entoure relèvent de l’acquis. Que les répertoires de pratiques et d’attitudes qui sont déployés pour agir sur ce qui nous entoure relèvent de l’acquis. Que tous ces acquis successifs forment un ensemble cohérent chez chacun d’entre nous. Et que tout cela est intimement et durablement lié aux trajectoires que nous avons suivies dans l’espace social.

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La suite de cette contribution examine quatre concepts et théories issus des contenus d’enseignement, et qui semblent trancher avec le modèle dominant. Et c’est paradoxalement en repartant de ce modèle que nous allons rencontrer notre premier objet.

 

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2.      Perception, attribution et individualités

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Un autre point qui illustre l’approche du ‘tout social’, c’est l’usage qui est fait du concept de psychologisation. Les sociologues de l’UFR appellent « psychologisation » le fait d’expliquer une situation au moyen de mécanismes cognitifs décontextualisés. Un texte d’Olivier Schwartz, présenté lors du cours de Notion de Culture en Sciences sociales du 13/11/2018, la décrit comme "[U]ne tendance à faire, de ce qui se joue dans la sphère psychique, à la fois une dimension essentielle – ou même la dimension déterminante – de ce qui est vécu par les individus, et un objet explicite de préoccupation, d’attention. Cette tendance prend tout un ensemble de formes. Elle se manifeste dans des grilles de lecture de la réalité (modes d’appréhension des individus mettant l’accent sur le vécu psychique et sur ce qui fait de ceux-ci des personnes singulières, des « je » individualisés ; approches des problèmes sociaux ou professionnels centrées sur l’état intérieur du sujet qui les vit)" (2011, p. 346)

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La psychologisation est décrite aux étudiant.es comme une faute méthodologique, ainsi que comme un mode de pensée que les sociologues apprennent à surmonter :

 

 Elève : Est-ce que si moi je me lançais dans ce genre d’entreprise j’aurais le droit d’utiliser des travaux de psycho ? Parce que eux il me semble qu’ils réfléchissent beaucoup à comment on objective les sentiments.

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Professeur : Non. Non, je vous dis non tout de suite

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Elève : On n’a pas le droit, hein ?

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Professeur : Je vous dis non tout de suite, parce que chaque discipline a ses manières de faire, ses concepts, et quand on commence – alors ça Boltanski est très bon là-dessus sur la critique qu’il adresse aux sociologues qui sans s’en rendre compte versent dans, comment il appelle ça ? les régressions psychologisantes, là il y a danger. Il y a danger parce qu’on n’est pas du tout dans le même univers.

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Encadré 3.1 : Extrait du Séminaire général du 3 avril 2019, à propos de l’objectivation du sentiment de « devoir-être »

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 « Le réductionnisme argumentatif, c’est insister exclusivement sur les contraintes argumentatives ; donc on va regarder la cohérence des arguments, les contenus, les arguments échangés, et les procédures d’administration de la preuve. Alors, le réductionnisme argumentatif, quand on est sociologue, on est assez largement immunisé contre, il y a pas de souci. Parce que les sociologues en général, on voit très vite derrière ce réductionnisme une tentative de dé-sociologisation, (…) faire passer à la trappe tout ce qui relève de rapports de force, des enjeux sous-jacents de la controverse. »

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Encadré 3.2 : Extrait de cours de Sociologie des Controverses du 26 septembre 2018, concernant les modes d’analyse des controverses[2]

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L’usage des termes « sans s’en rendre compte » et « régression » suggère bien un phénomène involontaire, image contrebalancée toutefois par le terme « tentative » dans le second extrait, qui correspondrait davantage à une démarche consciente de dissimulation[3]. On retrouve dans l’un et l’autre extrait l’idée qu’une bonne formation de sociologue passe par le fait de « s’immuniser » contre cette manière d’expliquer. La présentation qui en est faite aux élèves est donc teintée d’ambivalence : s’il y a visiblement un consensus sur l’aspect fallacieux de la psychologisation, un doute persiste sur le fait qu’il s’agisse d’un automatisme de pensée.

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Dans ce même texte présenté en classe, Schwartz nous dit, au sujet des conducteurs de bus de la RATP, que « divers éléments (…) semblent montrer que la tendance à la psychologisation a, au moins partiellement, pénétré leur univers culturel, en dépit de ce qui pourrait les séparer de ce type de relation au monde » (Ibid, p. 350). Il présente donc le phénomène comme un objet strictement culturel, socialement situé, et certainement pas comme un biais cognitif invariant. 

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Si le concept de psychologisation a donc bien sa place (d’antagoniste) dans le modèle du ‘tout social’, il semble intéressant de remarquer qu’il présente des ressemblances surprenantes avec un schème interprétatif utilisé en psychologie : l’erreur d’attribution fondamentale (EAF). Le concept d’EAF émerge dans la seconde moitié du XXème siècle, dans des travaux de psychologie sociale portant sur l’attribution causale, c’est-à-dire l’étude des procédés par lesquels les individus expliquent les causes des événements et des comportements. L’expression « erreur d’attribution fondamentale »[4] apparaît pour la première fois dans un texte de Lee Ross de 1977, et il la définit ainsi :

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Le premier biais identifié (Heider, 1958) et le plus fréquemment cité, celui que nous appellerons l’erreur d’attribution fondamentale, est la tendance chez les observateurs à sous-estimer l’impact des facteurs situationnels tout en surestimant le rôle des facteurs dispositionnels dans leur représentation de ce qui détermine causalement un comportement[5]. [Traduction libre](1977, p. 183)

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Nous voyons se dessiner ici une dichotomie ayant un peu la même saveur que la psychologisation, en cela qu’elle oppose des objets externes (« situationnels ») et internes (« dispositionnels ») aux individus, d’une part, et qu’elle envisage comme fallacieuse la tendance à mobiliser préférentiellement les seconds pour expliquer les comportements et les événements, d’autre part. Certains sociologues ont d’ailleurs déjà remarqué cette proximité conceptuelle (Duru-Bellat, 2011). Toutefois, on peut aussi relever des différences dans les manières d’articuler ces concepts. Par exemple, le terme « situation » employé par Ross suggère une instantanéité qui ne se retrouve pas dans la description sociologique des espaces sociaux. Plus important peut-être, pas grand-chose dans l’article de Ross ne laisse entendre que des facteurs situationnels puissent être à l’origine de facteurs dispositionnels[6]. Ce point marque une rupture heuristique non négligeable avec le modèle des schèmes décrit plus haut, où il était envisagé qu’un individu « perçoit le monde à travers des filtres spécifiques qui sont liés [aux] espaces sociaux qu’[iel] a fréquentés ».

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Nous souhaitons rester prudents dans notre propos : l’analyse de texte ne suffit pas, ici, à éclairer toutes les nuances entre les deux notions. Seul un travail d’enquête de terrain permettrait de saisir en finesse les manières dont les praticiens s’approprient, mobilisent, et adaptent (ou pas) ces théories dans leurs travaux de recherche respectifs.

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Nous relevons enfin un troisième point commun entre psychologisation et EAF, et il concerne les façons dont les chercheurs en sociologie et en psychologie les expliquent. Autrement dit, il existe des ressemblances entre les manières qu’ont les chercheurs d’expliquer les manières qu’ont les individus d’expliquer les événements et comportements. Nous l’avons vu, la psychologisation est présentée aux étudiants de l’UFR selon deux approches qui peuvent sembler contradictoires à première vue : tantôt comme un automatisme de pensée, et tantôt comme un courant de pensée. Cette dualité d’interprétation se retrouve chez les psychologues dans leurs modes d’explication des causes de l’EAF.

 

Certains travaux de psychologie sociale la relient à la théorie des biais cognitifs (Gilbert, 1989), ce qui la rapprocherait d’un automatisme invariant. Mais d’autres constatent une variation de la taille d’effet du phénomène d’une culture à l’autre, et proposent donc l’idée que les individus issus de cultures dites « individualistes » auraient davantage tendance à l’EAF que ceux issus de cultures dites « collectivistes » (Miller, 1984), ce qui la rapprocherait d’une construction historique et sociale.

Ainsi, au vu des différences non négligeables entre les deux objets, et des doutes quant à l’universalité du phénomène, on ne peut pas dire que la psychologisation tranche de façon remarquable avec le modèle du ‘tout social’ juste sur la base de ses ressemblances avec un concept des sciences cognitives. En revanche, le prochain objet que nous allons examiner s’écarte de manière claire du modèle dominant.

 

 

3.      Ethnocentrisme

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« Ça c’est quelque chose moi qui me tient assez à cœur, c’est qu’ensemble on repère la diversité des ethnocentrismes, pour qu’on soit pas dans l’idée “il faut pas être ethnocentrique et puis hop c’est fait”. En fait c’est bien plus compliqué que ça, parce que des ethnocentrismes il y en a de beaucoup de sortes, et presque tout le travail en sciences sociales ça consiste à lutter contre ces ethnocentrismes. »

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Encadré 4.1 : Extrait de cours de Notion de Culture en Sciences sociales du 25 septembre 2018

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L’ethnocentrisme est présenté aux apprenants sociologues comme un objet polymorphe, ayant à sa source une tendance des individus à projeter leurs grilles de jugements de valeur sur leurs voisins. Si lesdits voisins perçoivent, interprètent ou agissent différemment, ils seront vus comme amoraux ou immoraux.

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 « Ce que je voulais corriger, c’est que, peut-être, quand je dis “travers”, “défaut”, on a l’impression que c’est facile de pas tomber là-dedans et c’est là que je m’exprime pas…en fait c’est pas si facile. Vous verrez, il y a plein de manières, même sans s‘en rendre compte d’être dans ce biais, cette manière de restituer ce qu’on a vu. C’est pour ça que je dirais que c’est plus qu’un travers, c’est une pente, c’est un piège dans lequel tout un chacun peut [tomber] »

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Encadré 4.2 : Extrait de cours de Notion de Culture en Sciences sociales du 25 septembre 2018, sur la notion de culturalisme

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Conséquence possible du point précédent, l’ethnocentrisme se traduit aussi par une tendance à déshumaniser les populations culturellement éloignées. On relève ainsi dans les manifestations historiques de l’ethnocentrisme les plus véhémentes un recours fréquent aux métaphores de l’animalisation (être sans morale) ou de la diabolisation (être anti-moral).

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« Moi j’ai retenu, comme vous, cet exemple – il faut l’apprendre par cœur – pendant la colonisation, tout le monde fait la même chose : d’un côté on immerge les corps des colonisateurs pour voir s’ils pourrissent dans l’eau, et d’un l’autre côté on se demande si les gens ont bien une âme, je trouve que cet exemple il résume plein de choses tellement importantes, donc je trouve que c’est un beau texte à connaitre[7]. »

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Encadré 4.3 : Extrait de cours de Notion de Culture en Sciences sociales du 25 septembre 2018, à propos de l’ethnocentrisme

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L’ethnocentrisme est décrit aux étudiants comme un phénomène pouvant prendre des formes plus ou moins faciles à identifier, y compris au sein même des sciences sociales. Parmi ces formes, on trouve l’évolutionnisme social et le culturalisme[8]. On trouve dans le discours de la professeure l’idée que la pratique des sciences sociales nécessite que les chercheurs luttent contre un certain nombre d’automatismes de pensée, qu’elle nomme d’ailleurs explicitement « biais » à au moins une occasion. Les apprenants sociologues sont donc, assez logiquement, mis en garde contre le fait de substituer leurs grilles de lectures - notamment morales - à celles de leurs enquêtés. Ils sont encouragés à dépasser cette manière de penser le monde, visiblement parce que la professeure suppose que c’est comme cela qu’ils risquent de le penser « par défaut ». La pensée ethnocentriste est ainsi présentée comme un objet à la fois variant (dans ses formes), et invariant (dans sa présence chez tout le monde). 

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La professeure en parle même comme d’un mécanisme, ancré dans les corps et empiriquement détectable. Ce faisant, elle nous offre un exemple rare d’emprunt aux modes de véridiction des sciences de la nature, où les éléments de preuve sont censés passer par la reproductibilité expérimentale :

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« Ce que je trouvais intéressant, j’avais noté, c’est que dans son texte, il [Lévi Strauss] donne des mots très concrets : il parle de la répulsion, du frisson qu’on ressent… il y a l’idée que cet embarras, c’est corporel. En présence de manière de vivre de croire ou de penser qui nous sont étrangères, on ressent de la répulsion. Je voulais insister sur ça parce que je trouve qu’on peut faire ce travail – si j’y arrive, à vous transmettre ce que je veux vous transmettre – on peut faire un travail sur soi, sur ça. On peut essayer de se représenter soi-même, ayant été placé dans un contexte qu’était pas le vôtre, et voir comment on réagit, ce qu’on ressent. Et c’est vrai que quand on fait le travail sérieusement, (…) l’idée qu’il y a un espèce de truc mécanique, qu’on supporte pas la culture des autres, on peut le retrouver dans ses propres expériences. »

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Encadré 5 : Extrait de cours de Notion de Culture en Sciences sociales du 09 octobre 2018

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Toutefois, cette invitation à la vigilance est liée à l’histoire de l’anthropologie « occidentale », et aux contresens qui ont été commis par des chercheurs de l’époque coloniale, à cause de leur ethnocentrisme. En contrepoint du tableau qui vient d’être esquissé, la professeure se distancie donc de ces paradigmes datés de sciences sociales qui, à l’instar des sciences de la nature, ont cherché à apposer des lois universelles aux sociétés humaines.

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 « En fait c’était aussi déjà dans le contexte colonial avec déjà des travaux qui parlaient d’autres sociétés dites primitives, tout d’un coup, certains ont trouvé la solution théorique à tout ça, ils ont dit : “il y a un développement général de l’humanité et des sociétés humaines, et donc il y a des stades par lesquels passent toutes les sociétés”. Et l’idée implicite aussi de ces théories c’était que les sociétés occidentales à l’époque étaient à un stade très avancé, par différence avec d’autres sociétés qui elles étaient en retard. Et donc derrière l’idée de l’évolutionnisme il y a aussi l’idée de lois dans l’histoire et la vie des sociétés. Et des lois sur le modèle des lois de la nature, hein, mêmes lois et mêmes schémas de développement  pour tout le monde. (…)

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Il avait ce souci fort, Boas[9], de critiquer ces théories évolutionnistes et il a contribué à fonder l’anthropologie à travers ce geste de refus. (…) L’opposé de cette vision évolutionniste des sociétés humaines c’est le relativisme culturel, qui prend acte de la diversité des cultures, et du fait que ce ne serait pas les connaître de manière juste que de tou[te]s les ramener aux mêmes critères. »

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Encadré 6 : Extrait de cours de Notion de Culture en Sciences sociales du 25 septembre 2018, à propos de Franz Boas et de l’évolutionnisme social

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On retrouve un peu de l’ambivalence que nous avions relevée dans la partie précédente. La psychologisation était présentée aux étudiants comme un possible automatisme cognitif à dépasser, tout en l’envisageant comme un courant intellectuel, c’est-à-dire une construction historique. Ici aussi, l’évolutionnisme social - une des formes que peut prendre cette manière de penser l’altérité - est cadré sous l’angle de l’Histoire des sciences et des idées. Elle est munie d’un point d’origine (« tout d’un coup, certains ont trouvé la solution théorique à tout ça, ils ont dit : “il y a un développement général de l’humanité et des sociétés humaines (…)” »), et elle est replacée dans un contexte, ce qui vient sociologiser la terminologie utilisée plus tôt qui désignait le phénomène comme une « pente » et un « biais ».

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En revanche, contrairement à précédemment, ces modes de pensée sont rattachées dans le discours à un phénomène plus englobant, l’ethnocentrisme, qui non seulement n’est pas présenté comme socialement situé, mais est même explicitement désigné comme concernant « tout le monde ». L’ethnocentrisme prend alors les traits d’un mécanisme, d’une invariance dans les manières de penser.

 

« Et c’est comme le premier constat et postulat de l’anthropologie - (…) cette diversité des cultures en fait elle est quasi insupportable à l’être humain. Ce fait de la diversité des cultures, il gêne l’être humain. Quand on fait de l’Histoire ou qu’on se déplace dans l’espace, on va toujours trouver des réactions négatives à la diversité des cultures. »

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Encadré 7 : Extrait de cours de Notion de Culture en Sciences sociales du 09 octobre 2018

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On pourrait alors être tenté d’analyser le discours de la professeure comme impliquant une hypothèse naturalisante sous-jacente. Mais la professeure ne cadre jamais explicitement l’ethnocentrisme en termes de nature ou d’inné. Et l’invariant inné n’est pas ici la seule explication possible au fait que des formes d’ethnocentrisme semblent se trouver un peu partout.

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La psychologie sociale nous propose une piste alternative avec la Realistic  Group Conflict Theory. Cette approche stipule que le degré d’identification des individus à un groupe, et leur ethnocentrisme vis-à-vis des individus appartenant à d’autres groupes, sont corrélés à l’existence de compétition inter-groupes pour accéder à des ressources limitées (Sherif, 1966). Ce modèle cadre donc l’ethnocentrisme comme un phénomène structurel contingent, plutôt qu’un phénomène corporel invariant. Certains travaux vont d’ailleurs envisager une distribution différenciée de l’ethnocentrisme à l’intérieur d’un groupe, qui serait une fonction directe de la stratification sociale interne au groupe en question (Tajfel et Turner, 1979).

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Il ne semble pas absurde de supposer que les situations mettant en jeu des groupes en compétition pour des ressources limitées sont très répandues, depuis très longtemps. Plutôt que l’ethnocentrisme, le phénomène invariant serait alors la rareté des ressources. Certaines manières de penser seraient ainsi tellement utiles au faire-groupe qu’on les retrouverait un peu partout, sans pour autant que ces idées ne soient une « nature ». Partant de là, il devient vraisemblable que les modèles sociétaux les plus robustes sont précisément ceux qui ont un fort pouvoir d’enrôlement, c’est-à-dire la capacité de produire chez leurs membres une adhésion forte à leurs modes de fonctionnement, au détriment de modes de fonctionnement de groupes concurrents - qu’il s’agisse de concurrents réels ou supposés.

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Cette capacité des institutions à susciter l’adhésion de leurs membres à des normes et des valeurs, qu’ils intériorisent, apparaît tout aussi capable d’expliquer pourquoi il semble qu’on trouve des formes d’ethnocentrismes chez « tout le monde » : cette apparente universalité de l’ethnocentrisme ne serait alors qu’une conséquence logique de la socialisation des individus en milieu concurrentiel. Remarquons cependant que cette théorie semble mobiliser des schèmes constitutifs de la théorie de l’évolution darwinienne, mais appliqués à des groupes au lieu des individus. On est donc en droit de se demander si ce modèle explicatif nous fait réellement sortir de la pensée naturalisante.

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Ainsi, un concept né au sein des sciences sociales peut prendre les traits d’un biais cognitif. Nous allons à présent nous pencher sur un exemple de concept qui a voyagé d’une discipline universitaire à une autre.

 

 

4.      Statu Quo et biais 

 

 

Notre prochain objet conceptuel provient du cours de Sociologie des Controverses, où les apprenant.es sociologues étudient, entre autres, les manières dont les controverses peuvent se « résoudre », et ce qui fait qu’une personne adhère ou non à une thèse.

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« Ces promoteurs de la vaccination (…) promettaient la réduction des risques de maladie à partir de probabilités statistiques (…) en assurant que les risques étaient moindres – sans pour autant être nuls – avec le vaccin qu’avec l’exposition naturelle à la maladie. (…) le choix de se faire vacciner devait découler logiquement d’un calcul de probabilité. (…) L’objectif c’était, comme souligne Fressoz, de gouverner par la persuasion. De persuader les individus avec ce raisonnement logique. (…)

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Plusieurs éléments ont été négligés et ont fragilisé la réception de ce discours, et finalement, d’une part le risque de l’action n’est jamais perçu par le sujet symétriquement au risque de l’inaction, c’est-à-dire que le sujet ne met pas en balance l’action/inaction. (…) En fait pour dire les choses plus simplement, il semble moralement plus acceptable de mourir de la variole sans s’être vacciné que de mourir de s’être fait vacciner, dans le raisonnement. »

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Encadré 8.1 : Extrait de cours de Sociologie des Controverses du 14 novembre 2018, à propos de Jean Baptiste Fressoz, historien des sciences, sur les débuts du vaccin contre la variole

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La professeure commence par présenter un phénomène qui a les apparences d’un mécanisme cognitif invariant : « le risque de l’action n’est jamais perçu par le sujet symétriquement au risque de l’inaction », explique-t-elle, pour ensuite ramener le phénomène à un positionnement moral. Il convient de préciser ici que d’après Fressoz, la dimension morale semble être particulièrement saillante dans la question de faire vacciner ou non ses enfants : « Le problème moral ne réside pas tant dans le choix que dans le non choix, non choix des enfants qui sont inoculés en bas âge » (Fressoz, mars 2010). Les parents doivent donc prendre une décision comportant un risque non-nul d’entraîner la mort de leur enfant, ce que Fressoz lit – à raison selon nous - comme un choix d’ordre moral.

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Mais nous remarquons qu’en faisant ce recadrage sous l’angle de la morale, la professeure semble agglomérer l’enjeu du refus de la vaccination avec le mécanisme conduisant au dit refus. Le biais cognitif auquel Fressoz semble faire référence dans son article : « Il faudrait tout d’abord pouvoir prendre en compte ce qui ne s’appelle pas encore “la préférence pour le présent” » (Ibid)  est ainsi reconfiguré dans la suite du discours de la professeure sous les traits d’un objet de sociologie : un positionnement moral, mais également politique.

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Elève : « Est-ce qu’il ne faudrait pas regarder du côté des intérêts…là par exemple on voit que les « pro-vaccin » ont des intérêts économiques, mais ce que je me demande c’est quels sont les intérêts des « anti-vaccin » à défendre cette thèse-là ? »

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Professeure : « (…) je ne remets pas en cause le fait qu’il y ait des intérêts économiques, et qu’il y ait des suspicions possibles qui contribuent à nourrir la controverse, ou la défiance en tous cas chez certains individus (…) on avait vu la fois dernière (…) le type d’argumentaire utilisé ; comment on s’appuie sur d’autres scandales sanitaires ou environnementa[ux] pour justifier cette défiance »

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Encadré 8.2 : Extrait de cours de Sociologie des Controverses du 14 novembre 2018

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Or il existe là encore un objet de la théorie des biais cognitifs, appelé biais de statu quo, qui présente une ressemblance importante avec le phénomène que décrit la professeure. Ce concept part du constat que les individus confronté à un choix entre plusieurs options auraient tendance à favoriser davantage celles relevant du statu quo, y compris lorsqu’elles sont sous-optimales (Samuelson et al., 1988). 

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Ce qui constitue une décision optimale ou sous-optimale est évidemment à discuter. Nous faisons ici l’hypothèse qu’en première approximation, la ‘rationalité’ telle qu’envisagée par Samuelson et son équipe est similaire à celle des promoteurs de la vaccination dont parle la professeure.  Dans cette grille de lecture, les choix dits « rationnels » doivent « découler logiquement d’un calcul »[10]. Or, dans un cas comme dans l’autre, on constate que ce n’est pas exactement comme cela que les choix paraissent s’effectuer.

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Notons ici que le biais de statu quo n’est pas le seul objet de la théorie des biais cognitifs à présenter des ressemblances avec le phénomène décrit par la professeure. Ainsi, le biais de statu quo recoupe par exemple un autre de ces objets, appelé biais d’aversion à la perte  (Kahneman et al., 1991, cités par Fleming et al., 2010). Remarquons aussi que cette tendance - ou a minima une tendance remarquablement similaire - est connue des économistes sous le nom de « préférence individuelle pour le présent » (Arrondel et al., 2004), ce qui semble être le concept auquel Fressoz se réfère dans son article. Tout se passe comme si ce concept avait voyagé, depuis le champ de l’économie, via celui de l’Histoire, pour arriver aux oreilles des apprenants sociologues : il semble donc qu’il s’agisse ici d’un emprunt – probablement involontaire.

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Certains travaux de neuropsychologie interprètent cette tendance cognitive comme une façon pour le cerveau d’économiser de la force de calcul : les situations de rejet du statu quo passeraient ainsi par une activation spécifique des noyaux sous-thalamiques, laquelle ne se produirait pas dans les cas où le statu quo est conservé (Fleming et al., 2010).

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Nous sommes en présence de deux modèles explicatifs raisonnablement étayés, apparemment contradictoires dans les articulations causales qu’ils proposent. Devons-nous considérer que les imageries neuronales permettent de détecter une empreinte d’une construction morale dans le substrat ? Ou à l’inverse que cette architecture cérébrale précède les effets du social sur l’individu, et qu’une certaine valeur morale attribuée au statu quo en découlerait ? 

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Ou encore – posture la plus raisonnable selon nous - tenter de déterminer dans quelle mesure la robustesse observée de tel ou tel statu quo aurait trait à une architecture cérébrale « native », dans quelle mesure tel ou tel environnement social viendrait ajouter ou retrancher à ce phénomène, et, le cas échéant, dans quelle mesure ces deux phénomènes sembleraient agir l'un sur l'autre ?

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Voilà qui pourrait perturber un certain statu quo de l’épistémologie sociologique, justement. S’il existait effectivement une dimension invariante, purement mécanique, à ce qui va entrainer l’adhésion d’un individu à un énoncé, s’il se passait quelque chose au-delà des modes d’administration de preuve et des rapports de forces sociales, les Science and Technology Studies pourraient-elles se permettre de ne pas en tenir compte dans leurs modèles ?

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Quelle que soit la réponse, et même si la part de l’inné était nulle dans la préférence pour le statu quo, ainsi que dans l’ethnocentrisme et dans la tendance à la psychologisation, même si tous ces phénomènes étaient de pures constructions historico-sociales, cela impliquerait malgré tout l’existence d’un dernier candidat au titre d’invariant inné.

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5.      Socialisation et ajustabilité

 

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Dans la première partie de cette contribution nous avons vu que, selon le modèle du ‘tout social’, tout se passe comme si tous les humains étaient capable de s’ajuster à leur environnement social, ou d’être ajusté par celui-ci. Cette capacité d’ajustement concerne en théorie tout le monde, il s’agit donc d’une propriété invariante de l’esprit humain.  Si on accepte l’idée d’un isomorphisme entre l’esprit et son substrat - ce dont doutent certains sociologues (Ogien, 2011 ; Bronner, 2006) - cela semble alors impliquer que le cerveau humain possède également une propriété invariante : tous les cerveaux seraient façonnables par l’environnement. Laissons toutefois le versant ‘cerveau’ de côté, dans un premier temps, et parlons de l’esprit.

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Partant du constat que l’esprit humain est présenté aux étudiants en sociologie comme fondamentalement constructible, on peut en déduire que cette capacité à intérioriser les constructions précède l’intériorisation desdites constructions. Cela tendrait à étayer l’idée sinon d’un cerveau-matrice, a minima d’un esprit-matrice, remarquablement capable de se conformer à son environnement social. Nous ne disons pas ici que la capacité d’adaptation est entièrement innée. Nous disons qu’au moins une partie de cette capacité, censée être présente chez tous les êtres humains, semble logiquement devoir être innée – comme corollaire au modèle du ‘tout social’. On pourrait d'ailleurs proposer un parallèle avec deux concepts issus de la linguistique : la langue, en tant que système construit d'associations signifiant-signifié, et le langage, en tant que dispositions innées ou acquises d'un être vivant qui rendent possibles l'apprentissage et l'utilisation d'une langue.

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Et chacun de nos candidats précédents au titre d’invariant inné, même s’il s’avérait au final être une propriété entièrement acquise, constituerait alors malgré tout une illustration supplémentaire de cette capacité-langage - apparemment universelle - à acquérir, à intérioriser, que nous appellerons ‘ajustabilité’ dans la suite de cette contribution.

Plusieurs travaux de psychologie semblent apporter un éclairage sur les manières dont le social vient à l’esprit. Ainsi, Wallon évoque au début des années 40 un stade encore antérieur au stade sensori-moteur, qui était alors considéré comme le tout premier stade de développement des nouveau-nés dans le modèle de Piaget. Ce dernier postule que tout nouveau-né commence sa construction cognitive acquise par une interaction avec le monde physique, via son sensorium (Piaget, 1936). Wallon quant à lui considère qu’avant même de tisser ses premières inférences empiriques au contact du monde physique, un nouveau-né interagira avec le monde social, au moyen de signaux émotionnels (Wallon, 1941).

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Les successeurs de Wallon étaieront son intuition en remarquant que les nouveau-nés imitent les expressions faciales – parfois quelques dizaines de minutes seulement après leur naissance (Meltzoff et al., 1983 et 1989). Ils constatent que les échanges de signaux émotionnels sont comparables à un dialogue intersubjectif (Ajuriaguerra, 1962) générateur de normes et d’attentes chez l’enfant (Nadel et al., 1999), et que la capacité-langage de ces échanges est probablement en partie innée, compte-tenu du fait que des expressions faciales émotionnelles ont été détectées in utero chez des fœtus de 24 à 35 semaines (Reissland et al., 2011).

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Le but n’est pas ici de trancher la question de la primauté des expériences sensori-motrices ou émotionnelles, ni celle de la part d’inné dans les émotions. Ces questions dépassent à la fois le cadre de notre propos, et notre compétence. Nous nous contenterons de remarquer que si les premières interactions d’un individu avec le monde social passent effectivement par un échange de signaux émotionnels, si les premières manifestations de l’ajustabilité sont des formes de synchronisation émotionnelle, cela nous renseigne alors sur des phénomènes qui précèdent et structurent les effets du social sur l’individu.

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En contrepoint des travaux de psychologie du développement, qui nous laissent entrevoir la possibilité d’un inné en se rapprochant des premiers instants de vie, on citera aussi l’expérience de Asch. Le psycho-sociologue Solomon Asch a travaillé sur la conformation, c’est-à-dire l’influence des dynamiques de groupe sur les croyances et les opinions. L’expérience dite « de Asch », a été réalisée pour la première fois en 1951 et a été reproduite depuis dans de nombreux pays. Il en ressort - entre autres - que la tendance à la conformation est une fonction croissante de la taille du groupe[11], qu’elle ne nécessite pas d’exposition prolongée au groupe, qu’elle diminue significativement quand le reste du groupe n’est pas univoque (Asch, 1955), et que le taux de conformation varie selon les pays. A l’inverse de la psychologisation, il semble que le phénomène est cette fois-ci plus prégnant dans les sociétés dites « collectivistes » (Bond et al., 1996).

Si on admet l’hypothèse qu’une partie de l’ajustabilité passe par cette mécanique de conformation étudiée par Asch, cela implique que les variations des taux de conformation selon les pays nous apprennent quelque chose sur notre objet : elles nous confirment qu’une partie de l’ajustabilité est vraisemblablement construite. Il s’agirait alors d’un objet mixte inné/acquis.

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Enfin, les recherches sur la cartographie du réseau neuronal de l’imitation, qui incluent (mais ne se limitent pas à) la théorie des neurones miroirs, proposent des éléments de réponse au ‘où’ et au ‘quoi’ de l’ajustabilité (Molenbergs et al., 2009). Dans le cas des dynamiques entre le milieu et l’individu, l’hypothèse d’un isomorphisme entre cerveau et esprit semble donc testable.

 

 

Conclusion

 

 

Ainsi, plusieurs grilles de lecture épistémiques coexistent au sein du discours sociologique adressé aux apprenants sociologues. Si le modèle du ‘tout social’ est prédominant, celui-ci est complété ponctuellement par des concepts rappelant les sciences cognitives. Certains ne s’y rattachent qu’en apparence, et un examen plus minutieux permet d’en faire apparaître les spécificités bien sociologiques, comme la psychologisation. D’autres opèrent bel-et-bien comme des objets de la théorie des biais cognitifs, comme l’ethnocentrisme. D’autres encore sont des objets qui ont voyagé d’un champ à l’autre, en faisant des emprunts plus ou moins volontaires. Enfin, nous avons vu que le modèle du ‘tout social’ lui-même contient une théorie de l’esprit sous-jacente, c’est-à-dire une théorie cognitive.

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Ces objets ne sont pas accolés tels quels au discours sociologique. Ils sont reconfigurés, prenant des aspects plus sociologiques dans le discours des enseignants. Ces reconfigurations peuvent passer par le fait de présenter ces objets uniquement ou principalement comme des courants de pensée, ou des positionnements moraux ou politiques. Or s’il ne fait aucun doute à nos yeux que les formes des esprits des individus vont de pair avec des courants intellectuels, politiques, culturels, moraux, il n’en demeure pas moins que les articulations causales entre les unes et les autres restent - selon nous - à détricoter.

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Certains sociologues expriment des réticences à s'engager dans ce type de construction codisciplinaire, évoquant notamment les rapports de domination institutionnels que subit la sociologie (Ogien, 2011 ; Giry, 2019). Remarquons ici que si de telles objections ne nous apprennent rien sur la véracité d'une thèse, ni sur la pertinence épistémique d'une approche, elles nous éclairent en revanche sur les difficultés méthodologiques et organisationnelles qu'une telle entreprise de dé-tricotage pourrait avoir à surmonter.

 

 

Références

 

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Notes

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[1] Le professeur fait ici référence aux Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, de Loic Wacquant, 2000

 

[2] La professeure s’appuie ici sur l’article « A quoi sert l’analyse des controverses ? » de Cyril Lemieux, 2007

 

[3] Dans son article, Lemieux utilise le terme d’ « entreprise de dé-sociologisation », semblant lui aussi se référer à une épistémologie volontairement trompeuse.

 

[4] La traduction la plus fréquente du terme fundamental attribution error semble être « erreur fondamentale d’attribution ». Nous préférons ici traduire ce terme par « erreur d’attribution fondamentale », car nous considérons que c’est l’attribution, et non l’erreur, qui est fondamentale – au sens où l’attribution porte sur les fondements causaux des événements et des comportements.

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[5] « The first identified (Heider, 1958) and most frequently cited bias or error, one which we shall term the fundamental attribution error, is the tendency for attributers to underestimate the impact of situational factors and to overestimate the role of dispositional factors in controlling behavior. » [traduction libre] (Ross Lee, 1977, p.183)

 

[6] Il évoque toutefois brièvement l’idée que les « épisodes » auxquels assiste un individu vont générer des « inférences sociales », des « explications », ainsi que des « attentes » et des « prédictions ».

 

[7] La professeure parle ici du texte « Race et Histoire », de Claude Levi Strauss, 1952.

 

[8] Ce deuxième rapprochement, entre culturalisme et ethnocentrisme peut surprendre, et est d’ailleurs discuté et nuancé tout au long de l’unité d’enseignement.

 

[9] La professeure s’appuie sur l’article « The Aims of Anthropological Research », de Franz Boas, 1932

 

[10] Les conclusions de Samuelson et son équipe reposent notamment sur un questionnaire, où la majorité des questions contiennent des éléments calculatoires.

 

[11] Asch reproduit son expérience entre 1951 et 1955, et trouve un taux de conformation de 13,6% quand un individu est face à un groupe de deux « adversaires », 31,8% face à un groupe de trois, puis la croissance du phénomène ralentit jusqu'à plafonner à 37,1% face à un groupe de sept. Suite à quoi la tendance semble - étonnamment - s'inverser, et le taux de conformation redescend légèrement !

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